Actualités

- UNE ÉCHAPPÉE SOLIDAIRE AU JAPON

UNE ÉCHAPPÉE SOLIDAIRE AU JAPON

Témoignage de Christian Sautter, Président de France Active, sur sa participation, avec Jean-Guy Henckel, directeur national du Réseau Cocagne, au Forum des Social Firms Japan les 27 et 28 juin au Lac Biwa (Japon).

« Le lac Biwa s’étend sur 70 kilomètres au nord-est de Kyoto, avec une largeur variable pouvant atteindre 30 kilomètres. Les habitants du département de Shiga, qui jouxte celui de Kyoto (il y a 47 départements au Japon, dirigés par un gouverneur élu), sont très fiers de ce qu’ils appellent « Mother Lake », une si belle mer intérieure d’eau douce.

Pour aller au lac Biwa depuis notre quartier des temples, ce fut très simple. Descendre de la colline sacrée en vélo électrique. S’engouffrer dans une station de la ligne Est-Ouest du métro (ne pas confondre avec la ligne Nord-Sud !), et se retrouver devant un plan écrit en japonais et en anglais, qui indique que, pour aller à Hama-otsu (Otsu-plage), il en coûte 430 yen (3 euros). Une machine mystérieuse mange un billet de 1000 yen et crache deux tickets à condition d’avoir frappé les bonnes touches, et elle rend la monnaie. En cas de difficulté, un employé souriant appelé grâce à un bouton rouge surgit de derrière la machine et renseigne très aimablement le voyageur.

IMG_1266

Sur le quai surgit une sorte de tortillard vieillot, avec des banquettes de velours, plutôt coquet, où les familles emmènent les enfants au bord de l’eau. Au bout d’un tunnel sous la ville, le métro-train genre Chat-Bus du film de Miyazaki débouche à l’air libre, passe un col, frôle les maisons et nous dépose en vingt minutes à Otsu. Otsu est une ville qui voudrait rivaliser avec Genève, à cause du lac : de grands jets d’eau saluent les bateaux de croisière et les multiples dériveurs.

Nous arrivons donc hier samedi vers 13 heures dans le palace où se tient le « Sommet japonais du lac Biwa sur les entreprises sociales». 300 personnes, la plupart jeunes, sont venues écouter les héros du jour, parmi lesquels je distinguerai un Français et un Japonais.
Le Français est Jean-Guy Henckel, le fondateur des « Jardins de Cocagne », que des « Lettres » antérieures ont évoqué. Invité déjà l’an passé en Hokkaido, ce travailleur social devenu entrepreneur impressionne les Japonais. Dans sa Franche-Comté natale, il a décidé il y a vingt-cinq ans avec quelques amis, qu’aider les personnes en difficulté sociale à retrouver équilibre, santé et estime de soi, c’était bien, mais que les remettre dans la dignité du travail, c’était mieux. D’où, ce concept à la fois social (employer des personnes fragiles) et économique (produire des légumes vendus à des abonnés qui reçoivent chaque semaine un panier, dont le contenu est une surprise). Social + économique + écologique (les légumes sont bio) = entreprise sociale !

IMG_1268

25 ans après, il y a des « Jardins de Cocagne » partout en France (y compris un énorme projet sur le plateau de Saclay, au sud de Paris). 4000 jardiniers y passent chaque année. 60% en sortent pour prendre un emploi durable. 25000 adhérents attendent leur panier hebdomadaire avec allégresse. Et l’organisation innove en se lançant dans la production et la vente de fleurs, la restauration saine, etc.

Les organisateurs m’ont demandé d’intervenir un quart d’heure sur le financement des « entreprises sociales » à partir de mon expérience de France Active. Je leur ai dit rapidement les trois obstacles à surmonter : trouver et former des entrepreneurs (heureusement, des jeunes de plus en plus nombreux font ce choix en France et peut-être aussi au Japon, vu la moyenne d’âge du public) ; convaincre les banques de prêter à des personnes sans capital et sans expérience (grâce à une garantie sur la qualité du projet et sur le remboursement des deux-tiers des sommes dues au banquier, en cas de rare échec de l’entreprise) ; trouver des fonds propres pour soutenir le développement (grâce à l’épargne solidaire, salariale ou familiale).

IMG_1274

Le deuxième héros de la fête était un exploitant de Hokkaido, l’île du nord, qui a lancé et réussi une sorte de phalanstère pour personnes handicapées. M. MIYAJIMA Nozomu nous a conté sa belle histoire. À l’origine, son père, professeur d’anglais dans le Nagano, une province montagnarde du centre du Japon, se sentant devenir aveugle à l’âge de 50 ans, a décidé la création d’une grande exploitation rizicole pour travailleurs handicapés. Son fils, notre intervenant, a pris le relais avec une idée apparemment farfelue, typique des entrepreneurs sociaux : produire du fromage de Comté ! Ce qui exigeait de développer le projet paternel dans une région où sont disponibles des herbages pour y élever des vaches : 100 hectares en Hokkaido !

Quel succès ! Le « comté de Hokkaido » vient d’être primé la semaine dernière par un jury d’Angers. Jean-Guy Henckel, né en Franche-Comté, a sportivement reconnu que le produit était excellent ! 74 personnes, presque toutes handicapées, travaillent sur l’exploitation, qui a diversifié ses activités (laine de mouton, bijouterie, etc.). La devise de Monsieur Miyajima est « Tout est possible ! »

Nous sommes revenus heureux d’avoir partagé les mêmes valeurs de solidarité et d’efficacité avec des entreprenants courageux et un public nombreux et attentif.

IMG_1353Le réseau « Social firms » unit toutes ces expériences d’entreprises sociales, axées au Japon sur l’insertion professionnelle des personnes victimes de handicaps physiques ou mentaux. L’Économie Sociale et Solidaire semble intéresser de plus en plus les collectivités locales. Le jeune gouverneur nouvellement élu du département de Shiga nous a fait un discours très tonique pour ouvrir le « sommet » de samedi : « les forts doivent tendre la main aux faibles », « il y a une richesse humaine à côté de la richesse pécuniaire », « partageons nos forces et nos faiblesses pour mieux vivre ensemble ! »

Même l’État s’interroge, puisque le ministre de la Justice japonais est venu, un 15 août ( ! ) visiter les Jardins de Cocagne, en France, pour voir s’il pouvait en tirer leçon en vue de réinsérer les prisonniers libérés.

IMG_1422Le pays n’a pas, au même degré que la France, le drame des chômeurs de longue durée : les jeunes, même peu diplômés, trouvent des emplois à petit salaire dans les services de proximité ; les seniors sont nombreux à travailler à temps partiel ; les mamans-solos posent un problème, moins intense que chez nous apparemment. Ce sont donc les personnes handicapées qui concentrent l’attention et les (rares) aides publiques au Japon.

La veille au soir, Jean-Guy Henckel et nous deux avions été conviés par les organisateurs du sommet à dîner dans un excellent restaurant de Gion. Était aussi présent M. SATO Mitsuhiro, directeur général d’une boulangerie coopérative, fonctionnant avec 40 personnes handicapées, créée il y a 18 ans par le fondateur du « Chat Noir », ce service privé de messagerie qui livre en vingt-quatre heures n’importe quoi d’un point à l’autre du Japon. Tant que le mécène était vivant, l’absence de bénéfices de l’entreprise de fabrication et de livraison de pain était acceptée. Mais le conseil de surveillance qui a pris la relève a exigé que les comptes soient équilibrés et en outre financent la croissance de la « « social firm ». C’est ce qu’a réussi M. SATO, arrivé il y a dix ans. On est tout à fait dans la philosophie de la loi française sur l’ESS, qui permet à des entreprises commerciales « à rentabilité limitée » de faire quelques bénéfices pour autofinancer partiellement les investissements et le fonds de roulement, tout en veillant à ne pas distribuer de gros salaires ni de dodus dividendes. »

Christian Sautter,
Président de France Active